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Un rôle sous influences

Nouvel Observateur, Hors-série "Paternité"

"Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants". Si tant de contes, de romans et de films s’achèvent sur ce constat implicite ou explicite, c’est que l’essentiel se trame avant. La perspective avérée d’enfants qui clôt la narration importe moins que la guirlande de péripéties où se révèle l’acharnement des amants à contourner les obstacles ou à braver les interdits. C’est l’épopée de leur désir qui captive et s’ils semblent parfois dépossédés d’eux-mêmes, c’est la passion qui les domine. La confusion des sentiments, la surprise de l’amour, la découverte d’affinités électives ou l’adoration pétrifiée vampirisent leur être, et la finalité de l’histoire - les enfants - leur est alors étrangère.

Dans le film "Coup de foudre à Notting Hill", un anonyme et désargenté libraire, interprété par Hugh Grant, s’éprend d’une star hollywoodienne. Au terme d’une kyrielle de rencontres, regards, baisers, rétractations, malentendus, aveux, hésitations, quiproquos, déclarations et effusions, la dernière image de cette romance présente le couple - désormais marié - goûtant un repos mérité sur un banc d’un parc londonien. Monsieur est assis, en train de lire, et Madame, significativement arrondie, est allongée, en train de rêver.
Suspendons un instant le charme de cette image et amusons-nous à imaginer les coulisses du film… Lors du tournage de cette séquence, la feuille de service, inventoriant les contributions techniques, mentionne un détail concernant l’accessoiriste : un livre. Supposons alors que le technicien, consciencieux (ayant lu le scénario) mais un brin malicieux, glisse dans les mains de Hugh Grant un exemplaire de la "Métaphysique de l’amour" de Schopenhauer. L’acteur feuillette l’ouvrage et, en pleine prise, découvre : "Le but dernier de toute intrigue d’amour, qu’elle se joue en brodequins ou en cothurnes, est réellement plus considérable que tout autre but de la vie humaine et mérite le profond sérieux avec lequel chacun le poursuit. Ce qui se décide là n’est rien de moins que la composition de la prochaine génération. "- Coupez ! Hugh, un problème ? - Non, tout va bien ! - Ok, moteur demandé, ça tourne… " De même que l’existence des personnes futures a pour condition notre instinct sexuel en général, de même leur essence est entièrement conditionnée par le choix individuel qui préside à la satisfaction de chacun, c’est-à-dire par l’amour sexuel, et se trouve ainsi, à tous égards, irrévocablement fixée." - Projecteur défectueux, deux minutes de pause…
"L’ensemble de toutes les intrigues amoureuses de la génération présente est donc, pour l’espèce humaine, une grave méditation sur la composition de la génération future, de laquelle dépendent à leur tour d’innombrables générations (…) de sorte que la volonté de l’individu s’affirme à sa plus haute puissance comme volonté de l’espèce." - Un peu de thé ? - Merci, non… "La procréation d’un enfant déterminé, voilà le but véritable, quoique ignoré des intéressés, de tout roman d’amour ; la façon et les moyens de l’atteindre sont accessoires." - On y va, raccord maquillage… "La nature ne peut atteindre son but qu’en inculquant à l’individu une certaine illusion qui lui fera prendre pour son bien propre ce qui en vérité ne l’est que pour l’espèce ; en sorte qu’il se met au service de celle-ci tout en s’imaginant servir son intérêt propre… cette illusion est l’instinct." - Clap : Notting Hill, 3 sur 127, deuxième… "Ainsi chaque amant se trouve-t-il leurré après l’accomplissement du grand œuvre, car l’illusion a disparu, qui faisait de l’individu la dupe de l’espèce." Ce renversement radical de perspective trouble l’acteur : ce film serait donc la chronique d’un enfantement spécifique, la chronologie mouvementée d’une procréation inéluctable ? N’abusons pas plus de Hugh Grant et laissons-le à ses supposées conjectures…
Le dévoilement, par Schopenhauer, du caractère exorbitant et tyrannique de la Volonté ("c’est la vie elle-même qui est phénomène de la Volonté") et de sa manifestation dans le domaine organique, le "Vouloir-vivre", a, en effet, de quoi dérouter. La conscience de cette "puissance souterraine aliénante" (Jean-Paul Ferrand) dé-idéalise nombre de récits et déconcerte l’homme moderne qui mise sur l’éveil de ses sentiments ou la visée de son désir pour affirmer sa singularité et sa liberté. Cette dépossession - découvrir que l’on n’a pas "la libre disposition de sa volonté" - laisse un goût amer à qui entend avoir un mot à dire sur son éventuelle postérité. Que l’assouvissement sexuel le plus fruste nous ravale au rang de créature menée par des forces aliénantes, passe encore ; mais, au cœur de la passion la plus délicate et la plus individualisée, se découvrir le jouet de l’espèce, quelle aberration ! Et pourtant, Schopenhauer répond inlassablement à "l’harmonie des âmes" par la "concordance des caractères sexuels" et "la perfection de l’être à procréer"…
Certes, l’hétérosexuel qui tient à s’émanciper de l’emprise de l’espèce peut aujourd’hui, s’il estime par là garantir sa liberté, opter pour la chasteté totale ou prendre les précautions maximales et, par prudence, vagabonder. Ainsi, à esquiver la paternité, "les non-dupes errent"… Toutefois, cette errance vigilante n’est pas exempte d’écueils. Au cœur même d’une aventure délicieusement légère, l’homme moderne peut se découvrir géniteur. Plaisir et procréation, qu’il croyait dissocier, retrouvent leur lien originel à la faveur d’un oubli, d’une erreur d’appréciation ou d’une défaillance technique. La convenance sexuelle exige alors son dû…
De plus, la possibilité d’un recours à la contraception contraint désormais les femmes à justifier plus nettement leur désir d’enfant, exposant ainsi les mâles peu enclins à la perpétuation de l’espèce à des sollicitations récurrentes, des argumentations planifiées, relayées par des pressions amicales ou des chantages affectifs qui composent le versant tragi-comique des intrigues contemporaines. Après "Le Père humilié" et "La Mère coupable", pièces finales des trilogies de Claudel et Beaumarchais, de nouvelles fables se jouent : "L’impatiente et l’insouciant", "La femme gravide et l’homme rétif", "Mère courage et l’amant converti", le cycle s’achevant sur "Celui qui assume", se bricolant une posture face aux dispositifs, procédures et obligations qui structurent la fonction paternelle.
L’arrivée de "Bébé", effaçant miraculeusement l’impérieuse violence de la libido qui est à son origine, inaugure alors un monde d’innocence, délivré de la sujétion sexuelle. La procréation, jadis fatalité spécifique, devient désormais un providentiel instrument (gérable, programmable) de négation de ce tyran archaïque et si peu correct, le sexe. Dans "l’Identité", l’héroïne de Kundera, confrontée à ces "hommes transformés en arbres d’enfants" (sur le dos, sur le ventre, en poussette), étanches au désir, à la séduction ou à l’obscénité, déclare : "ils se sont papaïsés".
Un père est un homme qui a joui. Cette évidence immémoriale est-elle, à nouveau, appelée à se muer en injonction morale : tout homme qui jouit doit être père ? Le roman de Philip Roth, "La Tache", livre un exemple de dévastation de la sphère privée par cette idéologie puritaine : Coleman Silk, ex-professeur d’université de 71 ans, entretient une relation intense et exceptionnelle avec Faunia, femme de ménage "illettrée" de 34 ans. Cette union non-conforme suscite une rumeur calomnieuse : Faunia aurait procédé à un avortement sous la pression de Silk, geste qui l’aurait conduite à une tentative de suicide. La prétendue "exploitation sexuelle d’une femme opprimée et illettrée" aurait-elle été dénoncée si, de cette liaison hors normes, était né un enfant (et non un fantasme né d’un ressentiment) dont l’universitaire aurait assumé la paternité ?…
"En fait le génie de l’espèce mène une guerre incessante contre les génies protecteurs des individus, toujours prêt à détruire sans merci le bonheur personnel pour arriver à ses fins."

Xavier Brière


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